23 octobre 2009
cupido ergo sum

Le vent était glacial. Et cette voie ferrée, toujours aussi lugubre.
J’ai actionné mon clignotant, et je me suis engagée dans la rue qui la longeait.
Juste un test. Comme avec un compteur Geiger des émotions activées à l’intérieur de moi, en attente de la moindre manifestation de présences réactives.
Jusqu’à présent, l’aiguille restait immobile, ou tressautait à peine, pas davantage que dans les autres rues du quartier.
J’ai ralenti pour tourner encore à droite une cinquantaine de mètres plus loin.
C’est là que ça risquait de se gâter, je le savais. Il y avait des mois que je n’avais plus emprunté cette impasse privée.
Et, comme je le redoutais, dès que je m’y suis engagée le compteur a bipé comme sous une trop forte dose.
Contrairement à mes prévisions, sa voiture était là, garée devant son garage.
Oh putain. Oh merde. Fuck fuck fuck. Oh l’angoisse.
J’ai accéléré. Pas d’autre solution que de lui passer devant pour aller faire demi-tour au fond de l’impasse. S’il sortait à ce moment-là, j’étais foutue. Condamnée sans même avoir eu le temps de me battre.
Mais non. J’ai dépassé sa maison sans qu’il apparaisse et je suis vite allée me réfugier au fond de l’impasse, sur un petit parking invisible depuis le début de la rue.
J’ai éteint mes phares et le moteur de ma voiture, j’ai tiré la manette de mon frein à main, et j’ai débouclé ma ceinture de sécurité en poussant un gros soupir de soulagement, comme si je venais de franchir un ravin sur un pont suspendu.
Qu’étais-je venue faire dans cette galère ?
- Maintenant que tu y es, tu te débrouilles. Triple buse. Grosse bécasse. En plein dans la gueule du loup.
- Tais-toi. Laisse-moi réfléchir.
- Ah, ah, ah… il serait temps.
J’ai allumé une cigarette en attendant que la tempête émotionnelle s’apaise un peu puis j’ai attrapé l’enveloppe qui dépassait de mon sac posé sur le siège passager. Je connaissais par cœur la lettre qui était pliée à l’intérieur, mais j’avais encore besoin de la relire, ici et maintenant. L’effet qu’elle produisait sur moi différait souvent d’un extrême à l’autre et il me fallait savoir ce que j’allais ressentir ici, à quelques mètres de l’homme à qui elle était destinée, et de la boîte à lettres où je pouvais la glisser, si je le décidais.
Dès les premiers mots, j’ai su qu’elle finirait avec les autres, déchirées et froissées au fond de ma poubelle.
Malgré mon cœur affolé.
Malgré la moiteur brûlante de mon sexe.
Malgré la tension presque douloureuse de mon désir.
Ma main
s’est faufilée, comme en urgence.
Plaquée, tentant de calmer, de réfréner.
Puis pointée, suivant le sillon à travers le tissu, appuyant sur le tendre, creusant au plus humide. Comprimant sous sa paume l’émergence impérieuse. Ne l’excitant que davantage.
Avec mon autre main, j’ai crocheté, écarté l’exaspérant tissu. Puis j’ai pressé deux doigts tendus au plus sensible, les laissant ensuite glisser plus bas, suivre la pente, s’enfoncer à l’orée, ressortir trempés, revenir plus haut, appuyer plus fort, trembler, vibrer, attiser l’immaîtrisable incendie.
J’ai fermé les yeux, et j’étais à l’autre bout de l’impasse, derrière deux épaisses portes closes, au milieu de ce grand salon, proie consentante d’un bourreau cruel et magnifique. Au sol, le regard levé vers lui, m’astiquant éperdument pendant qu’avec des gestes lents il débouclait sa ceinture, et m’annonçait la sentence.
Le tarif de ce plaisir qu’il m’octroyait, grand Seigneur, comme une piécette d’or jetée à ses pieds. Le prix à venir de ma défaite, du rampant retour de l’évadée.
J’ai joui de son mépris me cinglant sans un mot, de ce léger sourire qu’il a eu en enroulant la ceinture à sa main, victorieux, sûr de lui, comme s’il avait toujours su que je reviendrais gratter à sa porte comme une chienne sans fierté.
Quand je suis repartie, sa voiture n’était plus là.
Mon désir, si.
Tapi dans l’ombre, calmé pour un temps.
Se demandant en ronchonnant qui avait bien pu me mettre cette idée en tête de le garder là, au creux de moi, en prisonnier tempétueux, au lieu de le lâcher dans l’arène, de le livrer aux fauves fièvres.
J’ai retraversé la ville à petite vitesse. Apaisée. Soulagée d’avoir affronté le danger sans y laisser ma peau. Sans avoir cédé à cette faim mauvaise, qui cherchait à me perdre, à m’emmener là où je ne voulais plus aller. Découvrant le plaisir de me dominer. De laisser gagner, pour une fois, celle qui savait que ce n’était pas une bonne idée. Comme la pièce d’un puzzle qu’on essaie de caser à une autre place que la sienne, en forçant d’un côté, en laissant un petit espace de l’autre, en se persuadant que ça ira très bien, que le dessin semble cohérent.
Malgré des ressemblances, et des courbes voisines, mon désir et cet homme n’avaient pas la même forme.
Ma faim n’avait pas son odeur, ni le goût de sa peau.
Mon cœur ne battait pas à son tempo.
Mais il battait.
Il irriguait mes nervures.
Ça pulsait et vivait, là-dedans.
Ça rêvait haut et fort. C’était encombré et un peu en bordel, mais
encore plein de places vides qui m’impulsaient chaque matin l’énergie de la
quête, la rage d’atteindre des terres non-brûlées, ou réputées inaccessibles.
Ça s’obstinait à vouloir la lune.
Et les étoiles au fond des yeux.
Commentaires
Rhooooh... sans même poster la lettre...
bouh la vilaine ;-)...
Il faudrait presque inventer une nouvelle perversion pour décrire ça... de l'épistophilie peut être ? ;-)
Bises
Faut-il que notre vilaine fille ait si peu confiance en la Poste pour qu'elle apporte elle-même son courrier à son destinataire ?
Moi qui comptais sur elle pour défendre l'efficacité du service public!!! Rhooo je suis déçu là !!!
A moins que le motif de ce déplacement ait été tout autre ? Une sorte de partie de cache-cache ?
Espérons quand même qu'elle l'aura timbrée (la lettre) et qu'elle aura eu finalement l'envie (ou le besoin) de la poster parce que moi, si j'étais à la place de son destinataire, j'avoue que j'aurais une envie féroce de la lire...
Mais notre vilaine fille n'est pas le petit chaperon rouge, il ne faut pas compter sur elle pour se jeter dans la gueule du Loup. Surtout s'il est grand et méchant ! Même si l'idée lui a sans doute traversé l'esprit ...
Doigt de miel : C'est très joli, épistophile.
(et on l'ajoute donc à la liste de mes horribles perversions ;-)
Douces bises
Monsieur L'Epée : La Poste a toute ma confiance. C'est bien pour ça qu'elle n'est pas timbrée (la lettre), ni glissée dans la boîte...Elle risquerait d'arriver !
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